Récap du webinaire "Parlons Décarbonation" L'électrification au service de notre résilience
Ecrit par Valentina ZAJACKOWSKI
Alors que les risques climatiques s’intensifient et que la résilience s’impose dans l’agenda des entreprises, l’électrification n’est plus seulement un sujet de durabilité : elle devient un impératif économique. Mais quel rôle peut-elle jouer, concrètement, pour accélérer la décarbonation ?
C’est la question au cœur du premier épisode de notre série "Parlons Décarbonation" avec Antoine Poincaré,CEO d’Apave Climate, et Inès Galichon,Partner chez Blunomy.
Le webinaire avait pour objectif de montrer pourquoi l’électrification pouvait être un levier de résilience,et pourquoi la décennie à venir pourrait être marquée par ce que l’Agence internationale de l’énergie appelle « l’ère de l’électricité ».
Vous avez manqué cet épisode ? Retrouvez le replay complet ci-dessous pour en savoir plus sur ce qui s’est dit
Dépasser le seul récit climatique
Le webinaire s’est ouvert sur un rappel : l’adaptation au changement climatique et la décarbonation sont deux enjeux de plus en plus urgents.
Ces dernières années, l’Europe a subi des impacts climatiques intenses : incendies dévastateurs, vagues de chaleur, sécheresses, inondations… Comme l’a souligné Antoine Poincaré, ces événements ont placé l’adaptation bien plus haut dans les priorités des pouvoirs publics comme des entreprises. Pour autant, réduire les émissions reste tout aussi essentiel.
Si le consensus scientifique considère désormais comme peu probable de limiter le réchauffement à 1,5 °C d’ici la fin du siècle, la décarbonation ne doit pas être abandonnée. Au contraire : lorsqu’on regarde au-delà des moyennes mondiales, secteur par secteur et technologie par technologie, le tableau est bien plus encourageant.
Plusieurs indicateurs présentés lors du webinaire montrent l’ampleur des progrès déjà en cours:
• La production mondiale d’électricité solaire a doublé en seulement trois ans.
• La production d’électricité renouvelable progresse plus vite que ne le prévoyaient de nombreuses projections.
• Le déploiement des batteries stationnaires a connu une forte croissance au cours de la dernière décennie.
• Les ventes mondiales de véhicules électriques continuent de battre des records.
• Sur certains marchés, l’aluminium recyclé représente désormais la grande majorité de la production.
Ces évolutions montrent que l’électrification est de plus en plus portée par l’économie et la compétitivité, car elle s’impose comme l’une des solutions les plus rentables.
L’ère de l’électricité
L’un des enseignements les plus marquants du webinaire porte sur l’écart entre ce qui est déjà électrifié et ce qui pourrait l’être dès aujourd’hui. Pendant plus d’un siècle, la croissance économique s’est appuyée sur les énergies fossiles. Aujourd’hui, la demande d’électricité augmente nettement plus vite que la demande énergétique globaleet devient progressivement le socle de la croissance. Cette tendance devrait se poursuivre, portée à la fois par l’électrification des usages et par l’essor des data centers et des infrastructures numériques.
Si environ 20 % seulement de la demande énergétique mondiale est aujourd’hui électrifiée, l’Agence internationale de l’énergie estime que, dans de nombreux secteurs, l’électrification est déjà au moins aussi intéressante financièrement:
- Environ la moitié de la consommation de combustibles du secteur résidentiel pourrait être électrifiée, notamment grâce aux pompes à chaleur.
- Près de la moitié des besoins énergétiques du transport routier pourrait être couverte par des véhicules électriques.
- Environ 40 % des besoins en chaleur industrielle à basse et moyenne température peuvent déjà être électrifiés avec les technologies existantes.
Pour les pays fortement dépendants des importations d’énergies fossiles, notamment en Europe, l’électrification ouvre ainsi la voie à une plus grande souveraineté et à une moindre exposition aux chocs énergétiques mondiaux. Autrement dit, sa viabilité économique croissante en fait un argument bien plus solide que ne le laissent penser les taux d’adoption actuels.
Pourquoi l’électrification devient moins chère
Si l’électrification gagne du terrain, c’est d’abord parce qu’elle devient de plus en plus attractive sur le plan commercial. Lors du webinaire il a été question de comment la baisse du coût de l’électricité renouvelable, combinée à celle du stockage par batterie, pouvait crer de nouvelles opportunités de décarbonation.
Un exemple particulièrement parlant est celui d’un grand projet récent à Abu Dhabi, où une installation solaire couplée à des batteries en série a rivalisé avec une centrale à charbon classique. Ce projet montre que les énergies renouvelables peuvent de plus en plus fournir une électricité fiable 24 h/24 tout en restant très compétitives.
Les batteries ont été citées à plusieurs reprises comme un levier clé de cette transition. Si la baisse du coût du solaire a transformé la production d’électricité au cours de la dernière décennie, les batteries, de plus en plus abordables et performantes, permettent de répondre à l’un des principaux défis des renouvelables : l’intermittence. En stockant l’électricité lorsque la production renouvelable est abondante pour la restituer au moment voulu, elles rendent l’électrification possible pour un nombre croissant d’usages.
L’électrification en pratique
L’un des temps forts de la discussion a porté sur des exemples d’électrification dans des secteurs traditionnellement jugés difficiles à décarboner.
Les camions électriques passent la vitesse supérieure
Si l’attention se porte souvent sur les voitures particulières, les camions électriques s’imposent comme l’une des évolutions les plus importantes du secteur des transports.La Chine pourrait donner un avant-goût de l’évolution des marchés mondiaux : le déploiement des camions électriques y a progressé rapidement, car les gestionnaires de flottes raisonnent en coût total de possession (baisse du coût des batteries, développement des infrastructures de recharge, coûts d’exploitation réduits) plutôt qu’en prix d’achat.
L’électrification du transport maritime
Le transport maritime commence lui aussi à évoluer.
De grands ferries électriques assurent déjà des liaisons courtes, tandis que des porte-conteneurs à batteries démontrent le potentiel de l’électrification pour le transport régional et côtier. Le transport longue distance reste évidemment un défi, mais ces avancées montrent à quel point les limites technologiques peuvent évoluer vite.
Comme l'a souligné Antoine Poincaré des secteurs souvent considérés comme difficiles à décarboner peuvent connaître des basculements inattendus dès lors que l’économie, les infrastructures et la technologie se renforcent mutuellement.
Les besoins énérgétiques des Data centers
L’essor de l’intelligence artificielle et du cloud crée une tendance parallèle aux implications majeures pour l’électrification.
Les data centers comptent parmi les sources de demande d’électricité qui progressent le plus vite dans le monde.Leur développement influence déjà les décisions d’investissement dans l’énergie et exerce une pression supplémentaire sur les réseaux électriques.
S’ils ne relèvent pas de l’électrification au sens classique, ils accélèrent le besoin de production bas carbone et de modernisation des réseaux, et font donc pleinement partie de la transition énergétique.
La décarbonation, une opportunité économique
Le webinaire a également remis en question l’idée selon laquelle la décarbonation serait avant tout une contrainte financière.À partir d’un cas industriel récent, Ines Galichon a expliqué comment un grand groupe agroalimentaire a identifié plusieurs projets de décarbonation rentables, notamment :
- des pompes à chaleur
- de la production d’électricité renouvelable ;
- des gains d’efficacité énergétique ;
- des solutions d’énergie circulaire valorisant les coproduits et les déchets.
Résultat : un plan d’investissement de 30 millions d’euros, alliant fortes réductions d’émissions et rentabilité attractive.
Les pompes à chaleur ont été présentées comme une technologie particulièrement prometteuse.Moins médiatisées que les panneaux solaires ou les véhicules électriques, elles permettent pourtant de réduire fortement les émissions tout en générant un bon retour sur investissement grâce à la baisse des coûts énergétiques.
De nouveaux modèles de financement rendent aussi la transition plus accessible, en permettant aux entreprises de mener leurs projets de décarbonation sans supporter seules l’intégralité de l’investissement initial.
L’électrification, une stratégie de résilience
Au-delà de la réduction des émissions et des économies réalisées, l’électrification renforce aussi la résilience.Le webinaire a présenté le concept d’électrofortification– réduire la dépendance aux énergies fossiles en s’appuyant sur une électricité produite localement et sur des technologies comme les véhicules électriques, les pompes à chaleur, les panneaux solaires en toiture et le stockage par batterie.
À l’échelle nationale, cette approche renforce la souveraineté énergétique en limitant l’exposition aux tensions géopolitiques et à la volatilité des marchés fossiles. En clair : plus une organisation peut produire, stocker et gérer son énergie localement, moins elle est vulnérable aux chocs extérieurs.
Les exemples présentés ont montré que la combinaison de plusieurs technologies permet de réduire nettement les coûts énergétiques à long terme, tout en renforçant la résilience en période de perturbation des marchés.
Le réseau, un goulot d’étranglement
Malgré les nombreuses opportunités qu’elle offre, l’électrification se heurte à une contrainte majeure : les réseaux électriques.
Les réseaux sont la colonne vertébrale de l’électrification. Chaque véhicule électrique, pompe à chaleur, système de batteries, data center ou projet renouvelable dépend d’une capacité de réseau suffisante. Or, beaucoup de réseaux existants ont été conçus pour un système énergétique très différent, ce qui pose plusieurs défis interdépendants :
- Une grande partie des infrastructures électriques européennes est vieillissante.
- Les projets renouvelables se développent souvent plus vite que les réseaux ne peuvent les raccorder.
- La nouvelle demande d’électricité liée aux véhicules, aux bâtiments et aux data centers augmente rapidement.
- Les réseaux doivent gagner en flexibilité pour gérer une production d’énergie décentralisée
Sans investissements massifs dans les réseaux, l’électrification risque d’être freinée non pas par la technologie, mais par les infrastructures.Leur modernisation sera donc indispensable pour libérer tout son potentiel dans les années à venir.
Perspectives
L’histoire montre que les transitions technologiques semblent souvent lentes jusqu’à ce qu’elles atteignent un point de bascule.L’électroménager, le téléphone mobile et Internet ont tous suivi le même schéma, passant d’un usage de niche à une adoption massive étonnamment vite.
L’électrification semble bien partie pour suivre la même trajectoire.
À mesure que les coûts baissent et que l’adoption progresse dans de nombreux secteurs, ses bénéfices dépassent la seule réduction des émissions : coûts d’exploitation réduits, résilience accrue et meilleure sécurité énergétique.
Et si des obstacles importants demeurent, notamment du côté des réseaux, une chose est sûre : l’ère de l’électricité est là pour durer.